Le projet en clair · Mise à jour 13 juin 2026

Le Murmure
pour les nuls

L'histoire vraie d'un radar qu'on construit pour entendre ce que personne n'entend encore.

11 configurations testées 26 chercheurs contactés 6 pays Mise à jour à chaque découverte
Le Murmure — Shieldy
En clair — à quoi ça sert

On construit une application qui protège les enfants du harcèlement, surtout celui qu'on ne voit pas.

Le but est simple : aider à repérer tôt qu'un enfant ne va pas bien à cause des autres — pour qu'un adulte de confiance soit là avant que ça s'aggrave.

L'application veille sur deux fronts :

Ce que fait l'application

1. Le danger évident — insultes, menaces, approche d'un prédateur : comme les meilleures applications, elle le repère tout de suite et prévient le parent.
2. L'invisible — la mise à l'écart, le silence, « on ne te répond plus » : ça, aucune autre ne le voit. C'est notre spécialité, et c'est le plus fréquent.

Comment ça marche, en trois temps :

1. Pendant une semaine, l'application apprend le « normal » de l'enfant — son rythme, sans lire un seul message.
2. Elle remarque quand il s'éloigne de lui-même : il s'efface, et surtout on cesse de lui répondre.
3. Elle murmure d'abord à l'enfant, puis invite un adulte de confiance à être présent. Jamais un diagnostic, jamais une accusation.

Et c'est gratuit

Shieldy est porté par une association (SOS Écrans, sans but lucratif). Protéger un enfant ne devrait pas dépendre du portefeuille des parents. L'application est, et restera, gratuite — et on ne se paiera jamais sur les données des enfants.

Le principe, non négociable : on veille, on ne surveille pas. L'application ne lit pas les messages, rien ne sort du téléphone, l'enfant garde la main — et elle ne pose jamais de diagnostic. Elle invite simplement un adulte de confiance à être présent.

Cette application existe déjà et se construit. Ce qui suit raconte, honnêtement, comment on en est arrivés là : la recherche, les erreurs qu'on assume, et les découvertes.

01 — Le problème

Tout le monde voit les dégâts. Personne ne voit le début.

Le harcèlement scolaire fait des dégâts documentés, mesurés, incontestables. Les parents les voient. Les professeurs les voient. Même la victime, parfois, n'a pas de mots pour ce qui lui arrive — jusqu'au moment où elle en a trop.

La question qu'on s'est posée était simple, et un peu folle : peut-on voir venir ce moment avant qu'il arrive ?

41% des élèves français victimes
de comportements agressifs
PISA 2022 · N=613 744
plus de risque de dépression
chez les victimes chroniques
Arseneault et al., 2013
26% des enfants suivis aux USA
en trajectoire chronique
ECLS-K · N=4 054 · 2026
0 outil automatique validé
pour le harcèlement invisible
État des lieux juin 2026
02 — Ce qu'on cherche

Les insultes directes, c'est déjà résolu. Ce n'est pas ça, le problème.

Détecter "ta gueule" ou "je vais te tuer" dans un message : c'est résolu. On le fait. Un filtre écrit en une heure le fait. Des dizaines d'entreprises le font depuis des années.

Ce n'est pas ça qui détruit les enfants.

Le harcèlement qui dure des mois — celui dont personne ne se remet — ne laisse presque aucune trace directe. Il vit dans ce qui n'est pas dit. Dans la blague qu'on ne comprend pas tout à fait. Dans le message auquel on ne répond plus. Dans la conversation à laquelle on n'est plus invité.

Revue de 109 publications scientifiques · Shieldy, juin 2026

On a appelé ça le Murmure. Et on a décidé d'apprendre à une machine à l'entendre. Pas en espionnant les enfants — en reconnaissant la forme que prend une conversation quand quelque chose ne va pas. Comme un médecin qui reconnaît une fracture sur une radio.

03 — Les indices comportementaux

32 signaux. 5 familles. Inspirés de 60 ans de recherche en psychologie clinique.

On a lu les travaux des chercheurs qui ont passé leur vie à une question similaire : quand quelqu'un perd pied, qu'est-ce qu'il dit — et comment il le dit ? On a traduit leurs théories en mesures automatiques.

Famille Ce qu'on mesure dans la conversation Référence scientifique
B1 — Irréversibilité "Plus jamais", "de toute façon", fermetures de portes langagières Thomas Joiner (2005)
B2 — Corps "J'en peux plus", "j'ai mal", langage somatique de détresse Wilfred Bion (1962)
B3 — Timing Messages à 3h du matin, silences de plus de 2h, ruptures de rythme Klein (2026)
B4 — Mentalisation Incapacité à nommer les émotions de l'autre dans le texte Peter Fonagy (2004)
B5 — Réciprocité Quelqu'un qui répondait à tout et qui soudainement n'est plus là Joiner (2005)
04 — Les résultats · 11 runs

Onze configurations testées. Un champion qui tient.

Chaque run est un test complet sur des conversations que le moteur n'a jamais vues. Deux chiffres comptent : combien de harcèlements on détecte, et combien de fois on sonne pour rien.

Run Changement testé Détection Fausses alarmes Verdict
BaselineMoteur à règles (avant le ML)10%4%Aveugle
Run 1Premier ML — sens du texte seul69%45%Trop d'alarmes
Run 2+ données conversations FR réelles~60%10%Progrès
Run 4+ B3 timing (heure, silences)61%5%Meilleur à l'époque
Run 5+ B5 réciprocité (trop peu de données)58%21%Régressif
Run 6 ★+ 5 608 messages ados FR réels62%2%Champion
Run 7–8+ tweets toxiques (mauvaise idée)75–80%25–27%Régressif
Run 9+ CamemBERT (modèle de langue FR)61%4%Doublon
Run 10LightGBM (algorithme plus puissant)73%16%FP trop élevé
Run 11Architecture deux étages (suggestion Axel Delaval)62%2%= champion

Détection = % de vraies situations détectées · Fausses alarmes = % de conversations normales signalées à tort
Jeu de test : conversations générées par Gemini, ChatGPT et Claude — jamais vues à l'entraînement
⚠️ MAJ 17/06 : ces taux sont sur jeu synthétique/équilibré (optimiste). Sur français réel du quotidien, les fausses alarmes sont bien plus élevées — ~34 %, ramenées à ~10 % après correctif. Voir le dossier.

Progression runs 1 → 11
Fausses alarmes (on veut bas)
Détection (on veut haut)
100% 75% 50% 25% Base R1 R2 R4 R5 R6 ★ R7–8 R9 R10 R11 Champion

La ligne rouge doit rester basse. La ligne verte doit rester haute. Le Run 6 est le seul run où les deux conditions sont simultanément remplies sur ce jeu de test (synthétique, équilibré) — pas encore sur du français réel du quotidien (voir la mise à jour plus haut).

Tradeoff détection / fausses alarmes — chaque point est un run
Objectif (coin bas-droit)
Zone idéale 0% 25% 50% 0% 50% 100% → Détection Fausses alarmes ↑ Baseline R1 R2 R4 R5 R6 ★ R7 R10

On cherche le coin bas-droite : détecter beaucoup, se tromper peu. Le Run 6 est le seul à y être arrivé.

05 — La découverte principale

La vraie piste : la dérive dans le temps, pas le contenu

On a cru tenir le signal du murmure. On s'est trompés — deux fois — et on préfère vous le dire.

Honnêteté · mis à jour le 14 juin 2026

D'abord on a cru que « la victime se tait, elle disparaît » : en vérifiant nos propres données, c'était une erreur de lecture du fichier, pas un vrai résultat — retiré. Ensuite on a testé « plusieurs se liguent contre un » : vrai dans des jeux de rôle, mais pas confirmé sur de vraies conversations (avec des groupes témoins, ça ne se distingue pas). Conclusion honnête : on n'a pas encore trouvé LA signature du murmure — et on le dit, parce qu'on préfère la vérité à une belle histoire.

Fil de conversation — disparition

Illustration d'origine, retirée du raisonnement : la « chute » de présence qu'elle montrait reposait sur la mesure erronée corrigée ci-dessus.

Ce qui reste solide, et qu'on continue d'explorer : le murmure ne se lit pas dans les mots d'un message isolé, mais dans la dérive d'un enfant par rapport à son propre normal, dans le temps — il se met en retrait, son rythme change, sa place dans le groupe s'effrite.

Sur un corpus réel (SCCD), le harcèlement voilé est d'ailleurs détecté environ deux fois moins que l'explicite, à taux de fausses alertes égal : c'est bien le signal implicite qui est le point dur. Rien de tout cela n'est encore une signature validée — c'est une piste, à éprouver sur le terrain.

★ — Le truc qui fait halluciner

La même méchanceté détruit un enfant et laisse l'autre intact. Et on a mis ça dans l'app.

Voici l'idée qui change tout, et elle vient de la psychanalyse (Winnicott, Mélanie Klein, Fairbairn) : la gravité d'un harcèlement n'est pas dans l'événement, elle est dans ce que l'enfant en fait à l'intérieur.

Un enfant qui peut être en colère et rester lui-même encaisse. Un enfant qui retourne le mal contre lui — « c'est ma faute », et qui se tait pour protéger les autres — celui-là est en danger. Les psychanalystes appellent ça la « défense morale » : l'enfant préfère se croire mauvais plutôt que de voir que ceux qu'il aime le blessent. C'est exactement pour ça que la victime se tait.

Ce qui est dingue · 14 juin 2026

Ce n'est pas qu'une belle idée — elle est dans le code de l'application. Concrètement : perdre un copain en restant soi-même = pas grave. Mais on cesse de te répondre (exclusion) ET tu commences à t'effacer (tu te tais, tu effaces ce que tu écris) = le signal grave. Cette règle — l'exclusion conjuguée au repli contre soi — est écrite, testée, et embarquée dans l'app. La théorie clinique est devenue une ligne de code.

Et c'est aussi pour ça que l'app ne lit jamais les messages : puisque la blessure est interne, on ne peut pas la lire dans les mots. On apprend le « normal » de chaque enfant et on regarde s'il s'éloigne du sien. L'app murmure à l'enfant (« tu sembles plus discret… »), ne l'accuse jamais, ne dit jamais « tu es harcelé » — elle invite simplement un adulte de confiance à être là. C'est ce que Winnicott appelle « tenir » l'enfant.

Honnêteté

C'est le pourquoi clinique de nos choix (regarder chaque enfant, pas les messages ; signaler sans juger), pas une preuve qu'on détecte le harcèlement à coup sûr. Ça se valide sur le terrain, avec des humains dans la boucle. Et jamais — au grand jamais — il ne s'agit de dire que « c'est la fragilité de la victime, le problème ». C'est l'inverse : c'est une raison de tenir l'enfant, pas de le juger.

★ — Le bond

Et puis, en quatre jours de juin, tout a basculé.

Pendant des semaines, on cherchait le murmure dans les mots. Un mur. Et en quelques jours, on a arrêté de chercher au mauvais endroit — et tout s'est aligné.

On a cessé de demander « ce message est-il méchant ? » pour demander « cet enfant s'éloigne-t-il de lui-même, et cesse-t-on de lui répondre ? ». Ce n'est pas un détail. C'est tout le projet.

La preuve. Sur 3 015 vraies conversations, regarder qui parle à qui attrape six fois plus de dérapages que lire les mots — à fausses alarmes égales. Et on a retrouvé le même signal là où on ne l'attendait pas : chez les babouins, où les liens sociaux qui s'éteignent annoncent l'effondrement. La nature dit la même chose que nos conversations d'enfants.

Le silence a une forme. Sur de vraies communications, on a mesuré le moment où l'entourage d'une personne « s'éteint » — quand on cesse, jour après jour, de lui répondre. Le silence, longtemps dit « impossible à entendre », a une trace.

Et le plus beau : on s'est rendu compte qu'on avait déjà une application — qui tourne sur le téléphone, sans lire un seul mot. En quelques heures, on y a fait entrer le signal relationnel (« on te lâche »), son réglage prouvé sur données réelles, et la règle clinique de Fairbairn. La théorie est devenue du code, testé, embarqué.

Honnêteté · le mot de la fin

On n'a pas « résolu » le harcèlement — la vraie preuve viendra du terrain, avec de vraies familles, une vraie classe, et toujours un humain dans la boucle. Mais en quatre jours, Shieldy est passé d'une idée à un instrument qui tourne : une science de l'enfant, devenue un outil qui veille — sans surveiller.

06 — Où on en est · Juin 2026

Le plafond n'est pas dans l'algorithme. Il est dans les données.

62% des harcèlements détectés
Run 6 · champion actuel
2%* de fausses alarmes (jeu équilibré)
* mise à jour 17/06 : sur français réel du quotidien, on a mesuré ~34%, ramené à ~10% après correctif — pas encore maîtrisé. Détail : dossier.
74% du harcèlement pur détecté
Run 6 · harcèlement direct
26 chercheurs contactés
dans 6 pays

Pour aller plus loin, il faut plus de vraies conversations d'adolescents. Voilà où on en est sur les données :

DatasetPaysNUtilité pour ShieldyStatut
CyberAgressionAdo-Large🇫🇷5 608 msgsConversations réelles FR — moteur actuelProduction
ECLS-K🇺🇸4 054 enfants26% en trajectoire chronique — calibrageExploité
TRAILS🇳🇱2 230 adosTempérament 11 ans → trajectoire 13 ansDemande envoyée
ALSPAC🇬🇧14 541Attachement + harcèlement longitudinalEn préparation
krisenchat / SNARE🇩🇪 🇳🇱10 000+Vraies conversations de crise adosContact en cours
07 — La prochaine question

Peut-on voir à 11 ans quel enfant sera victime chronique à 13 ans ?

On sait détecter un murmure dans une conversation. Mais peut-on voir, dès l'âge de 11 ans, quel enfant est à risque de devenir une victime chronique à 13 ans — avant même que le harcèlement commence ?

Des chercheurs néerlandais ont suivi 2 230 adolescents pendant 24 ans. Ils ont mesuré la capacité de chaque enfant à comprendre ce que ressentent les autres. Notre hypothèse : les enfants à faible capacité de mentalisation à 11 ans sont disproportionnellement présents dans les trajectoires de victimisation chronique à 13 ans.

Hypothèse H2 · Formulaire TRAILS soumis le 13 juin 2026 · Référence : Fonagy & Luyten (2009)

Si c'est vrai, on peut cibler la prévention. Pas après la crise — avant. Pas chez la victime — chez l'ensemble de la classe, en renforçant la mentalisation dès 10-11 ans.

On attend l'accès aux données. C'est le genre d'attente qui vaut quelque chose.

Prochaine mise à jour
  • Réponses des 26 chercheurs contactés dans le monde
  • Résultats demande TRAILS — cohorte néerlandaise, N=2 230
  • Run 12+ si de nouvelles données arrivent
  • Premier test sur conversations de groupe réelles (SNARE / krisenchat)
Aa